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26 juin 2018 Nelson Michaud, professeur titulaire, rend hommage à Paul Gérin-Lajoie

Au-delà de la réforme du système scolaire, ce visionnaire a véritablement contribué à reconfigurer la société québécoise

Voici l’hommage intégral rédigé par Nelson Michaud à la suite du décès de Paul Gérin-Lajoie, premier titulaire du ministère de l’Éducation, grand réformateur du système scolaire québécois dans les années 1960 et artisan du réseau de l’Université du Québec.  

Paul Gérin-Lajoie : la vision d’un nouveau Québec
Depuis l’annonce du décès de Paul Gérin-Lajoie, les superlatifs pour qualifier l’homme ont fusé. Tous sont mérités. Peu des laudateurs ont toutefois étayé leur évaluation. J’ai eu le privilège de connaître Monsieur Gérin-Lajoie dans les dernières années de sa vie. J’ai en fait été parmi les premiers « produits » de sa réforme et ce n’est que plus tard que nos routes se sont rapprochées.

J’ai rencontré l’homme à plusieurs reprises. D’abord dans mes fonctions professorales à titre de spécialiste des relations internationales du Québec. Il est évident que les forums où sa doctrine était discutée devenaient des rendez-vous où nous avions plaisir à échanger. Puis comme membre du CA de sa Fondation où il m’a invité à siéger. Mais surtout, au cours des deux dernières années, dans le cadre d’un projet de publication d’une anthologie de ses discours politiques. J’y ai connu l’homme d’hier, certes, mais j’ai pu apprécier comment l’homme d’aujourd’hui avait gardé sa vision, sa perspicacité, son sens de l’analyse et son amour du Québec et de ses gens.

Un visionnaire
Le terme est revenu à quelques reprises dans les hommages qui lui ont été rendus. Et il est juste. Car, au-delà de la réforme d’un système scolaire, ce que la Grande Charte de l’éducation, l’Opération 55 et le Bill 60 ont apporté, c’est une reconfiguration de la société québécoise.
En arrivant en politique, Monsieur Gérin-Lajoie adopte la circonscription, alors essentiellement rurale, de Vaudreuil-Soulanges, à l’ouest de Montréal. Lui qui venait du centre de l’Île, qui avait fréquenté les meilleurs établissements scolaires et universitaires, s’aperçoit que s’il était né quelques kilomètres plus à l’ouest, ses occasions de croissance sociale et professionnelle auraient pu être définies fort différemment. Nous sommes alors dans ce Québec qui s’éveillait et qui allait, une décennie plus tard, s’ouvrir au monde.

Sa réforme est donc davantage une redéfinition des rapports sociaux de toute une société. En proposant des changements qui allaient lui coûter sa propre carrière politique, Paul Gérin-Lajoie voit beaucoup plus loin que seulement l’accès universel et gratuit à l’école; il envisage les possibilités de développement et d’épanouissement de toute une population, de tout un peuple. Et en appelant de ses vœux la création du réseau de l’Université du Québec et de ses institutions spécialisées (ETS, ENAP, ESG), il comprend que la montagne doit se rendre auprès de qui ne peut l’atteindre.


L’international

Dans un autre domaine, celui des relations internationales du Québec, c’est rien de moins que pour la mondialisation que nous vivons actuellement, qu’il nous a préparés. Dans l’immédiat après-guerre, les relations internationales se mutent tranquillement d’État à État vers des institutions multilatérales. Lors de ses études doctorales à Oxford, avec son épouse, il a sillonné l’Europe. Non pas en simple touriste, mais en observateur intéressé des profondes mutations qui sont en train de s’opérer.

Alliant sa science juridique de constitutionnaliste aguerri à la réflexion d’un André Patry, il nous donne une doctrine que tous les gouvernements du Québec, tous partis confondus, ont profondément respectée et que Jean Charest a brillamment reformulée lors de son discours à l’ENAP. Et si l’on attribue qu’à de grands leaders africains et asiatiques la création de ce qui est aujourd’hui la Francophonie, c’est parce que nous oublions que, de la France profonde, dans un discours improvisé, Paul Gérin-Lajoie en avait d’abord lancé l’idée.  

L’avenir
Et s’il devait rester des sceptiques sur la qualité de visionnaire de l’homme, il faut relire la série d’articles qu’il a fait publier, en anglais et en français, dans des quotidiens montréalais à la fin de 1969 et qui parle de son « pari sur le Québec des années 1970 ». Il y traite d’économie, d’éducation, de langue et de fédéralisme et, enfin, de politique. De l’avis unanime des personnes à qui je les ai fait lire, ses propos sont, encore aujourd’hui, d’une grande utilité. Et pour donner la vraie mesure du visionnaire, il vaut la peine de citer ce passage, écrit un quart de siècle avant l’arrivée en masse d’Internet dans nos vies.

« L’extension des communications de masse dans un proche avenir, par suite de l’utilisation des satellites artificiels, va avoir pour effet de nous ‘bombarder’ d’un nombre encore bien plus grand de messages visuels et sonores de toutes sortes. Ainsi, on pourra bientôt recevoir un grand nombre de canaux de télévision et on aura directement accès de nos maisons à des ‘banques d’information’ de plus en plus riches et diversifiées. Si on veut éviter que l’Homme (sic) entre sans préparation dans ce nouveau monde de la communication, il faut dès aujourd’hui que son éducation scolaire soit en fonction du monde du XXIe siècle où sera appelée à vivre la majorité des enfants qui entreprennent maintenant le cycle de leurs études. »

Un grand héritage
L’homme qui a posé, pour la dernière fois, son regard sur notre monde il y a quelques jours, avait conservé, jusqu’à la fin, cette soif de mieux le connaître et de nous le communiquer. Il l’aura fait tout au long de sa vie. Il aura ainsi marqué plus qu’une génération, il aura marqué l’Histoire. À nous de faire fructifier cet héritage qu’il nous laisse en partage.